LCA : kinésiophobie et valgus du genou, quel lien ?
Une étude publiée dans Medicine & Science in Sports & Exercise (Baez et al., 2023) relie le niveau de kinésiophobie à l’angle d’abduction du genou lors d’une réception de saut après reconstruction du LCA. Que peut en retenir un kiné, et où faut-il rester prudent ?
Le problème : et si la peur influençait le mouvement ?
Après une reconstruction du ligament croisé antérieur (LCA), le retour au sport est un moment délicat. Les auteurs partent d’un constat : l’angle d’abduction du genou (KAA, pour knee abduction angle), c’est-à-dire le valgus dynamique observé dans le plan frontal à la réception d’un saut, est considéré comme un facteur de risque de seconde lésion. Il est modifiable et déjà ciblé par l’entraînement neuromusculaire.
Leur question est différente : un facteur non biomécanique, la peur liée à la blessure, pourrait-il aussi être associé à ce mouvement ?
Le protocole : 36 patients, une réception de saut, une échelle de peur
L’équipe a recruté 36 participants âgés de 14 à 35 ans (19 femmes et 17 hommes, âge moyen de 19,9 ans), entre 5 et 12 mois après une reconstruction primaire unilatérale du LCA (délai moyen de 7,2 mois). Tous s’étaient blessés en pratiquant un sport et étaient encore suivis par un médecin.
Chacun a réalisé :
- le questionnaire TSK-11 (Tampa Scale of Kinesiophobia, 11 items, score de 11 à 44) ;
- un drop vertical jump : descente d’une boîte de 30 cm, réception sur deux plateformes de force, puis saut vertical maximal (3 essais réussis) ;
- une analyse du mouvement par 10 caméras 3D, avec mesure du pic d’abduction du genou dans les 100 premières millisecondes après le contact, fenêtre choisie par les auteurs pour cibler le moment où surviennent typiquement les lésions, et de l’excursion en flexion du genou.
Ce que l’étude a observé
1. La kinésiophobie est très répandue dans l’échantillon
Le score moyen au TSK-11 est de 20,1. Environ 80 % des participants (29 sur 36) dépassent le seuil de 17 retenu par les auteurs pour définir une kinésiophobie élevée.
2. Plus la peur est élevée, plus le genou opéré part en valgus
Après ajustement sur le délai depuis la chirurgie et le sexe, chaque point de TSK-11 supplémentaire est associé à une augmentation de 0,37° du pic d’abduction du genou du côté opéré, soit 7,1 %. Le modèle complet explique 27 % de la variance.
3. Le lien n’existe que côté opéré
Aucune association n’est retrouvée avec l’abduction du genou controlatéral, ni avec l’excursion en flexion, d’un côté comme de l’autre.
4. Le temps ne règle pas tout
Dans cet échantillon, l’abduction du genou opéré tend à augmenter avec le délai depuis la chirurgie (environ 1° de plus par mois dans le premier modèle). Les auteurs y voient une piste de réflexion, pas une conclusion.
Les questions que se posent les kinés
Faut-il mesurer la kinésiophobie systématiquement ?
L’étude ne le recommande pas formellement, mais elle montre que la kinésiophobie est fréquente : 80 % des patients dépassaient le seuil. Le TSK-11 est un questionnaire court qui peut s’intégrer facilement à un bilan de milieu de rééducation.
La peur change-t-elle vraiment la façon dont mes patients se réceptionnent ?
Elle est associée à un valgus plus marqué du côté opéré, mais l’étude ne démontre pas de lien de cause à effet. Les auteurs proposent deux explications possibles : la peur pourrait modifier l’attention pendant la tâche et conduire à des compensations, ou à l’inverse, un valgus plus marqué pourrait nourrir la peur en rappelant le mécanisme de la blessure. Le sens de la relation n’est pas établi.
Réduire la peur diminuerait-il le valgus ?
Les auteurs le suggèrent, mais l’étude ne le teste pas. Leur calcul est que, dans leur modèle, une baisse de 4 points au TSK-11, différence qu’ils jugent cliniquement pertinente, correspondrait à environ 1,5° de valgus en moins. Il s’agit d’une extrapolation à partir d’une association mesurée à un instant donné, pas du résultat d’une intervention.
Quelles interventions envisager ?
L’étude n’en teste aucune. Les auteurs concluent qu’il faut rechercher des interventions psychologiques réalisables en pratique pour réduire la kinésiophobie et améliorer le mouvement du genou opéré, et proposent des pistes à explorer dans de futurs essais, comme le fait de diriger l’attention du patient vers l’effet du mouvement plutôt que vers son propre corps.
Le délai depuis la chirurgie suffit-il à améliorer la réception ?
Pas d’après ces données : l’abduction du genou opéré n’a pas diminué avec le temps dans cet échantillon. Il faudrait des études plus larges pour le confirmer.
Ce que l’étude ne dit pas
- Elle est transversale. Une mesure à un moment donné ne permet pas de conclure à une causalité ni de dire dans quel sens va la relation.
- L’échantillon est petit (36 personnes, 35 pour l’analyse du côté controlatéral après retrait d’une valeur aberrante), avec un large intervalle d’âge.
- La rééducation n’était pas standardisée, et on ignore si certains participants bénéficiaient d’un suivi psychologique.
- L’association est de faible ampleur : 0,37° par point de TSK-11, avec un intervalle de confiance dont la borne basse est proche de zéro.
- Le lien avec la re-rupture n’est pas mesuré. L’étude ne suit pas les patients jusqu’à une éventuelle seconde lésion.
Encart résumé : les données à retenir
- Étude transversale (analyse secondaire d’une cohorte prospective)
- 36 patients, 14-35 ans (19 femmes, 17 hommes), âge moyen 19,9 ans
- Délai post-chirurgie : 5 à 12 mois (moyenne 7,2 mois), reconstruction primaire unilatérale du LCA
- Outil de peur : TSK-11 (score de 11 à 44), seuil de kinésiophobie élevée retenu : ≥ 17
- Score moyen : TSK-11 : 20,1 ; 80 % des participants (n = 29) au-dessus de 17
- Tâche : Drop vertical jump (boîte de 30 cm), 3 essais, analyse 3D, pic d’abduction dans les 100 premières ms
- Résultat principal : +1 point de TSK-11 = +0,37° d’abduction du genou opéré (+7,1 %), p = 0,02 pour le modèle complet, p = 0,04 pour l’apport du TSK-11
- Variance expliquée : 27 % (TSK-11 + sexe + délai) ; TSK-11 seul : +10 points de R²
- Extrapolation des auteurs : Baisse de 4 points au TSK-11 ≈ 1,48° de valgus en moins
- Côté controlatéral : Aucune association avec l’abduction ni avec la flexion
- Excursion en flexion (côté opéré) : Aucune association (p = 0,61)
- Valeurs de départ : Abduction médiane : 5,5° côté opéré vs 4,2° côté sain ; excursion en flexion : 43,2° vs 48,6°
- Limites majeures : Transversale, petit échantillon, rééducation non standardisée, pas de suivi jusqu’à la re-rupture
Aller plus loin avec SSK Formation
Comprendre le rôle du cerveau dans la rééducation, c’est le fil conducteur de la formation La reprogrammation neuromotrice : Innovations et Neurosciences en kinésithérapie (MOTRIX®), dispensée par Chakib Djellouli, kinésithérapeute, ostéopathe et formateur spécialisé en neurosciences.
Au programme sur 3 jours :
- les apports des neurosciences à la rééducation et l’appropriation de la neurophysiologie ;
- le motor learning et l’imagerie motrice, avec protocoles et jeux de rôle ;
- neurosciences et douleur, thérapie manuelle, réathlétisation ;
- l’eye-tracking et ses applications ;
- la planification des techniques de reprogrammation neuromotrice et le raisonnement clinique, avec la spécificité du sportif.
Source
Baez S., Collins K., Harkey M., Birchmeier T., Triplett A., Pietrosimone B., Kuenze C.
Kinesiophobia is Associated with Peak Knee Abduction Angle during Jump Landing after ACL Reconstruction.
Medicine & Science in Sports & Exercise, 2023 ; 55 (3) : 462-468.
DOI : https://doi.org/10.1249/MSS.0000000000003075
Universités de Caroline du Nord à Chapel Hill, Michigan State et Virginie (États-Unis).